Une usine de transformation de poisson, une dégustation de caviar, un passage dans une école et des accolades avec les élus locaux. Vladimir Poutine s’est rendu jeudi sur l’île d’Itouroup, quelques heures après avoir assisté à des exercices de la flotte russe du Pacifique sur l’île voisine de Sakhaline. Une visite de terrain comme il en a effectué des centaines ? Pas vraiment : en se rendant pour la première fois sur l’une des quatre îles méridionales des Kouriles revendiquées par le Japon, le président russe a envoyé un message politique clair depuis la frontière entre le nord du Pacifique et la mer d’Okhotsk.
Tokyo a immédiatement dénoncé une visite « absolument inacceptable » et convoqué l’ambassadeur de Russie, Nikolay Nozdrev. Pour les autorités japonaises, ces quatre îles constituent toujours une partie intégrante de leur territoire. Moscou, au contraire, considère que sa souveraineté est définitivement acquise depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Retour sur un différend qui empoisonne les relations entre les deux puissances depuis plus de huit décennies.
Un conflit enraciné dans l’histoire des traités
Les Kouriles dessinent un long chapelet d’une cinquantaine d’îles volcaniques entre la péninsule russe du Kamtchatka et l’île japonaise d’Hokkaido, sur près de 1 200 kilomètres. Battues par les vents, couvertes de forêts et dominées par des volcans encore actifs, elles sont peu peuplées — environ 20 000 habitants — et connaissent un climat rude, marqué par des hivers longs et une forte activité sismique.
Si l’ensemble de l’archipel est administré par la Russie, le litige porte uniquement sur les quatre îles les plus méridionales : Itouroup (Etorofu en japonais), Shikotan, Kounachir (Kunashiri) et l’archipel des Habomai, les deux dernières situées à moins de 20 kilomètres des côtes japonaises.
Le désaccord trouve sa source dans une succession de traités. En 1855, un premier accord fixe la frontière entre les deux empires juste au nord des quatre îles aujourd’hui contestées. En 1875, un nouveau traité attribue l’ensemble des Kouriles au Japon. Mais en août 1945, quelques jours après la capitulation japonaise, l’Union soviétique profite de l’occasion pour s’emparer de tout l’archipel et expulse environ 17 000 habitants japonais.
Depuis, Moscou s’appuie sur les accords conclus entre les Alliés à Yalta, tandis que Tokyo invoque le traité de 1855 pour soutenir que ces quatre îles n’ont jamais fait partie des Kouriles cédées à l’URSS. Cette divergence empêche toujours les deux pays de signer un traité de paix mettant officiellement fin à la Seconde Guerre mondiale.
Des îles hautement stratégiques pour la Russie
Si le contentieux perdure, c’est aussi parce que les Kouriles représentent bien davantage qu’un symbole historique. L’archipel contrôle plusieurs détroits reliant la mer d’Okhotsk à l’océan Pacifique. Pour la Russie, conserver ces îles garantit un accès permanent de sa flotte installée à Vladivostok vers le Pacifique, tout en protégeant la mer d’Okhotsk, où opèrent notamment certains de ses sous-marins.
Au fil des années, Moscou a renforcé sa présence militaire en y déployant des systèmes de missiles côtiers Bastion et des avions de chasse Su-35. Selon le professeur Yee Kuang Heng, de l’université de Tokyo, ces équipements permettent à la Russie de contrôler les voies maritimes régionales tout en renforçant sa position face aux revendications japonaises.
Dans le contexte actuel, où la Russie multiplie les exercices militaires avec la Chine et entretient des liens renforcés avec la Corée du Nord, la dimension stratégique de l’archipel s’est encore accrue. Le Japon considère désormais Moscou comme l’une des principales menaces pour sa sécurité.
Des richesses naturelles convoitées
Au-delà des considérations militaires, les Kouriles possèdent d’importantes richesses naturelles. L’archipel dispose de gisements d’or, d’argent et de métaux rares, ainsi que de certaines zones de pêche parmi les plus riches du Pacifique Nord.
Ces ressources constituent un enjeu économique majeur pour la Russie, qui cherche également à développer l’exploitation halieutique et minière de cette région. La visite de Vladimir Poutine dans une usine de transformation de poisson illustre d’ailleurs cette volonté d’ancrer durablement le développement économique des îles sous administration russe.
Un règlement du litige de plus en plus improbable
Les discussions entre Moscou et Tokyo avaient connu plusieurs tentatives de relance, notamment sous l’ancien Premier ministre japonais Shinzo Abe, qui entretenait une relation personnelle avec Vladimir Poutine. Mais l’invasion de l’Ukraine en 2022 a profondément détérioré les relations bilatérales.
Le Japon a adopté des sanctions contre la Russie et qualifie désormais les quatre îles d’« occupées illégalement », un vocabulaire qu’il n’utilisait plus depuis près de vingt ans. En réponse, Moscou estime que toute contestation de sa souveraineté relève du « révisionnisme » et affirme que le dossier est clos sur le plan juridique.
La visite de Vladimir Poutine à Itouroup constitue donc un signal fort : la Russie n’entend pas revenir sur sa position, quelles que soient les protestations de Tokyo. Dans un climat international déjà tendu, ce déplacement présidentiel sur une île contestée referme un peu plus la porte à toute résolution diplomatique à court terme. Pour le Japon, ce geste confirme que le Kremlin considère le différend territorial comme définitivement réglé — une position qui rend l’hypothèse d’un traité de paix entre les deux pays plus lointaine que jamais.


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