Danse traditionnelle, musique patriotique et marée de drapeaux noir et blanc : des milliers de partisans du gouvernement taliban ont marqué de manière festive, samedi à Kaboul, le cinquième anniversaire du retour au pouvoir de ce mouvement ultra-rigoriste en Afghanistan. Une démonstration de force et de ferveur, au lendemain d’une prise de contrôle éclair qui avait stupéfié le monde entier.
Par centaines, hommes, enfants et combattants se sont pressés sur un rond-point situé à quelques pas de l’ancienne ambassade des États-Unis, fermée depuis le retrait chaotique des forces américaines, deux semaines après l’entrée des insurgés dans la capitale afghane, le 15 août 2021. L’image est symbolique : là où flottait autrefois la bannière étoilée, flottent désormais les étendards de l’Émirat islamique d’Afghanistan.
Une liesse populaire encadrée par les autorités
« Nous sommes heureux et nous avons beaucoup d’espoir pour le futur de l’Afghanistan », confie Mohammad Daud Rahmani, patron d’une société de construction originaire de Kandahar, berceau historique du mouvement taliban dans le sud du pays. « On célèbre à Kandahar aujourd’hui et dans d’autres provinces, mais c’est une joie différente pour nous d’être à Kaboul », poursuit-il, appelant les pays du monde entier à nouer des relations diplomatiques avec le gouvernement taliban.
Massés à l’arrière de pick-up, juchés sur des motos ou le corps à moitié penché par les fenêtres des voitures, les participants agitent frénétiquement des drapeaux noir et blanc. Depuis plusieurs jours, des vendeurs de rue proposent ces étendards de toutes tailles dans différents points de la ville, transformant la capitale en un océan monochrome.
Certains membres des forces armées talibanes, reconnaissables à leur longue barbe, dansent avec des grenades accrochées à la ceinture. Des enfants paradent en tenue militaire, armés de pistolets en plastique. L’ambiance est à la célébration, mais elle reste strictement encadrée : une femme vêtue d’un tchador vert et d’un voile noir, qui prenait la pose pour des selfies, a été rapidement priée de quitter les lieux.
Symboles de guerre et mémoire des combats
La mise en scène ne s’arrête pas aux drapeaux. Des hommes ont apporté des bidons en plastique jaune, semblables à ceux bourrés d’explosifs utilisés durant deux décennies contre les forces de l’ex-République afghane et de la coalition occidentale. Un rappel brutal du long conflit qui a déchiré le pays.
« Je me sens heureux, mais triste aussi », confie Mohammad Alim, 23 ans, qui a perdu son père, un combattant taliban, pendant la guerre contre les États-Unis et leurs alliés. Ce mélange de fierté et de deuil traverse une partie des célébrations, où la mémoire des « martyrs » reste omniprésente.
Si la musique profane est officiellement interdite par le régime, les partisans des talibans ont fait résonner à plein volume de la musique patriotique, couverte par moments par le vrombissement des hélicoptères militaires survolant la ville ou par des pétards. Parfois, des hommes se lancent dans une danse traditionnelle pachtoune, la communauté principale d’Afghanistan dont sont issus la plupart des dirigeants talibans.
Un décor de victoire et d’isolement
Sur le rond-point des Chevaux, les autorités ont disposé un Humvee, véhicule abandonné par l’armée américaine et ses alliés afghans lors de leur retrait précipité en 2021. À côté trône un char russe, symbole de la déroute des Soviétiques après leur occupation de l’Afghanistan en 1989. Un double trophée de guerre qui résume la rhétorique du régime : avoir vaincu successivement deux superpuissances.
Les autorités ont également organisé une parade d’athlètes masculins, les femmes étant interdites de fréquenter tout club de sport depuis l’arrivée des talibans au pouvoir. Cette exclusion des femmes de l’espace public et sportif illustre les restrictions drastiques imposées par le régime, qui ont valu à l’Afghanistan un isolement diplomatique quasi total.
D’autres quartiers de Kaboul étaient plus calmes en ce jour déclaré férié par les autorités. Loin de la liesse officielle, de nombreux habitants restent préoccupés par la crise économique, le chômage massif et la répression des libertés, notamment pour les femmes et les minorités.
Cinq ans de pouvoir, un bilan contrasté
Depuis le 15 août 2021, les talibans ont consolidé leur emprise sur l’ensemble du territoire afghan, mais aucun pays n’a officiellement reconnu leur gouvernement. Les restrictions imposées aux femmes — accès à l’éducation secondaire et universitaire interdit, emploi limité, déplacements soumis à un accompagnateur masculin — ont été condamnées par les Nations unies et de nombreuses organisations de défense des droits humains.
Malgré cela, les célébrations de samedi montrent qu’une partie de la population, notamment dans les zones rurales et pachtounes, soutient activement le régime. Pour ces partisans, la fin de la guerre et le départ des troupes étrangères représentent une victoire historique, même si la paix reste fragile face aux attaques sporadiques du groupe État islamique au Khorasan (EI-K).
En ce cinquième anniversaire, le message des talibans est clair : ils entendent rester au pouvoir et appellent la communauté internationale à les reconnaître. Mais entre démonstrations de force et réalité d’un pays isolé, l’Afghanistan reste plus que jamais divisé.


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