Depuis plusieurs semaines, un vent d’inquiétude souffle sur la rue du Général-de-Gaulle à Poissy. La librairie du Pincerais, institution locale fondée en 1982 traverse une zone de fortes turbulences financières. La perte récente de deux marchés publics cruciaux avec la mairie pour la fourniture de fournitures scolaires a plongé le commerce dans une situation critique, révélant au grand jour des tensions latentes entre le gérant, Thomas Chardon, et l’équipe municipale.
Un cri d’alarme sur les réseaux sociaux
Le 5 mai 2026, Thomas Chardon a brisé le silence dans un post Facebook sans équivoque. « Hausse des charges, évolution des habitudes de consommation, concurrence accrue… les défis sont bien réels. Et nous n’y échappons pas », écrivait-il, appelant à la mobilisation de sa clientèle. L’appel a été entendu : un sursaut de fréquentation a suivi, offrant une bouffée d’oxygène temporaire. Mais l’accalmie fut de courte durée. « J’ai encore des prêts à rembourser, les charges augmentent et le loyer en centre-ville de Poissy est très cher », confie le gérant, amer. L’équipe, déjà réduite de neuf à sept employés après deux licenciements, pourrait bientôt ne plus compter que six salariés.
Le coup de massue des marchés scolaires
Le véritable séisme pour la librairie du Pincerais est la perte de deux appels d’offres municipaux portant sur la fourniture de 550 calculatrices et 2 500 pochettes scolaires pour les écoles de la ville. Des contrats d’une durée de trois ans, remportés par l’enseigne Cultura, dont les prix se sont révélés bien inférieurs. Pour Thomas Chardon, cette décision est un coup dur, presque une trahison après des années de collaboration.
« La mairie sait bien qu’en tant qu’indépendant je serai toujours plus cher qu’une grande surface, souffle le commerçant. Ce genre de marché scolaire me faisait passer l’été avec sérénité. Je vais devoir décaler des échéances de paiement sinon je ne passerai pas fin août. » La survie de la librairie à très court terme est donc directement menacée par cette décision administrative.
Un débat politique enflammé au conseil municipal
Loin de rester une affaire de comptabilité, les difficultés du Pincerais ont pris une tournure politique lors du conseil municipal du 29 juin 2026. Karine Emmonet-Villain, élue d’opposition, a interpellé la majorité : « Notre librairie emblémat, le Pincerais, est fragilisée certes par un secteur en crise, mais aussi par un manque de soutien et la perte de marchés municipaux, confiés à des acteurs non Pisciacais. »
La réponse de la maire, Sandrine Berno Dos Santos, n’a pas tardé. Cinglante, elle a affirmé que la Ville accordait chaque année entre 100 000 et 150 000 euros à la librairie, faisant d’elle « le commerce de Poissy le plus soutenu ». Puis elle a décoché une flèche acérée : « Quand vous avez un libraire qui est 70 % plus cher et que quand on lui demande de faire un effort, il refuse. qu’une fois qu’on a passé le contrat, il nous dit : “En fait, je peux m’aligner.” Ça ne me donne pas envie de travailler avec ces gens. »
Un passif qui empoisonne les relations
Pour Thomas Chardon, ces accusations sont difficiles à avaler. Il raconte une version bien différente de leur dernier échange. « En avril dernier, après les élections, elle est venue me voir en me demandant : “de quoi tu as besoin pour t’en sort ?” Je lui ai répondu qu’il ne fallait pas moins que ce qui est fait jusque-là. Elle m’a rétorqué : “Ne t’inquiète pas, on va travailler ensemble.” J’ai donc fait un budget prévisionnel sur cette base. Au final, c’est Cultura qui a eu le marché. » Un Cultura situé à Villennes-sur-Seine, donc en dehors de Poissy, ce qui ajoute une dimension symbolique à la perte.
Le gérant dénonce aussi une critique injuste sur ses prix. « Le prix des pochettes, ce n’est jamais le Pincerais qui les a fixés. C’est toujours la Ville. La maire le sait, elle était première adjointe aux finances dès 2014. » Il voit dans cette situation une volonté de ne pas assumer une politique d’économie de la mairie, tout en faisant porter le chapeau au petit commerçant. « Je trouve dommage qu’on ne prenne pas en compte l’intérêt du commerce local. Après, je ne veux pas polémiquer, perdre mon temps et mon énergie. Ils sont bien trop forts pour moi. »
L’ombre du Poissy FC
En toile de fond de ce conflit commercial, un épisode plus personnel a probablement fragilisé la relation. Thomas Chardon fut le premier président du nouveau Poissy FC, le club de football renaissant des cendres de l’AS Poissy, une aventure éprouvante durant laquelle il affirme avoir été menacé de mort. Selon lui, la maire ne l’a jamais soutenu dans cette mission, une absence de soutien qu’il n’a jamais digérée. Même s’il réfute toute rancœur personnelle, avouant avoir tenu sa promesse de rester silencieux durant la campagne électorale, le passif semble peser sur le dialogue actuel.
Une main tendue, mais un avenir incertain
Face à la polémique, la maire a tenté une forme d’apaisement en conseil municipal, annonçant que les traditionnels bons Cultura offerts aux bacheliers et aux collégiens méritants seraient remplacés par des bons au Pincerais, pour un montant de 8 000 euros. Une goutte d’eau dans un océan d’incertitudes. Contactée, Sandrine Berno Dos Santos n’a pas souhaité s’étendre davantage, indiquant simplement qu’elle « souhaitait vivement garder ce commerce ».
L’équation reste pourtant insoluble pour la librairie du Pincerais. Étranglée entre des charges fixes élevées, une concurrence féroce des grandes surfaces culturelles et une mairie qui, malgré un soutien financier affiché, lui retire des marchés vitaux, son avenir s’écrit en pointillés. La survie de cette institution pisciacaise, qui est bien plus qu’un commerce – un lieu de vie et de culture – dépendra de sa capacité à trouver un nouveau modèle économique, avec ou sans le soutien de sa ville.


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