Expulsions vers l’Afrique : quand les États-Unis abandonnent leurs anciens alliés afghans

US Deports Afghan Allies to Africa in Mass Expulsions

Sa famille avait combattu les talibans aux côtés des Américains. Lui vient d’être expédié à l’autre bout du monde. Le 29 août, Khalil, un Afghan de 24 ans, a été envoyé en République centrafricaine, où il n’a jamais mis les pieds. Son frère avait même péri au combat en 2020. Une cinglante volte-face envers ceux qui avaient servi Washington.

Et son cas n’a rien d’isolé. En dix jours, une centaine de personnes, notamment originaires d’Afghanistan, de Cuba ou du Nicaragua, ont été expulsées vers huit pays africains. Depuis janvier 2025, plus de 23 000 migrants ont ainsi été transférés vers 26 pays tiers, selon l’ONG Human Rights First. Autant de destinations devenues des points de transit dans la politique de répression migratoire de Donald Trump, qui consiste à acheminer vers des « pays tiers » ceux que les États-Unis ne peuvent légalement renvoyer dans leur pays d’origine.

Une politique de délocalisation forcée

Le mécanisme est aussi simple que brutal. Lorsqu’un migrant ne peut être expulsé directement vers son pays — en raison de conflits, de persécutions ou de l’absence de relations diplomatiques —, l’administration américaine négocie avec des États tiers pour qu’ils acceptent de le recevoir. En échange, ces pays obtiennent souvent des aides financières, des accords commerciaux ou un soutien politique.

Selon des documents consultés par plusieurs organisations de défense des droits humains, les huit pays africains impliqués dans les récentes expulsions seraient notamment le Tchad, le Ghana, le Rwanda, l’Ouganda, la Guinée-Bissau, la Zambie, la République centrafricaine et le Malawi. Des destinations choisies non pas pour leur proximité culturelle ou géographique avec les migrants, mais pour leur volonté de coopérer avec Washington.

Pour les personnes concernées, l’arrivée dans ces pays est souvent synonyme de détention administrative, d’absence de statut légal et d’impossibilité de poursuivre une procédure d’asile. « Ils sont littéralement abandonnés dans des aéroports ou des centres de rétention, sans avocat, sans interprète, sans perspective », dénonce Eleanor Acer, directrice du programme sur les réfugiés à Human Rights First.

Des alliés afghans sacrifiés

Le cas de Khalil illustre une réalité particulièrement douloureuse. Après le retrait américain d’Afghanistan en 2021, des milliers d’Afghans ayant travaillé comme interprètes, chauffeurs ou auxiliaires pour l’armée américaine ont tenté de fuir les talibans. Beaucoup ont obtenu un visa spécial d’immigrant (SIV), mais des dizaines de milliers d’autres sont restés bloqués dans des pays de transit ou ont tenté d’entrer aux États-Unis par d’autres voies.

Or, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la priorité n’est plus à la protection de ces alliés, mais à la réduction drastique de l’immigration, y compris légale. Les procédures d’asile ont été durcies, les quotas de réfugiés réduits à des niveaux historiquement bas, et les expulsions vers des pays tiers massivement accélérées.

« C’est une trahison morale et stratégique », estime un ancien officier de l’armée américaine ayant servi en Afghanistan, qui a requis l’anonymat. « Ces gens ont risqué leur vie pour nous. Aujourd’hui, on les envoie dans des pays où ils n’ont aucune attache, aucune protection, et où ils risquent d’être renvoyés vers l’Afghanistan ou de disparaître dans des limbes juridiques. »

Un coût humain et diplomatique

Au-delà des drames individuels, cette politique soulève de sérieuses questions diplomatiques. Plusieurs pays africains ont été accusés par des ONG de servir de « décharges migratoires » en échange de compensations financières. Le Rwanda, par exemple, avait déjà conclu un accord controversé avec le Royaume-Uni pour accueillir des demandeurs d’asile, avant que Londres n’abandonne le projet sous la pression de la justice et de l’opinion publique.

Les États-Unis, eux, assument pleinement cette stratégie. Le ministère de la Sécurité intérieure affirme que ces accords permettent de « dissuader les migrations irrégulières » et de « garantir que personne ne puisse rester aux États-Unis sans base légale ». Mais pour les défenseurs des droits humains, le prix à payer est exorbitant.

« On ne peut pas parler de dissuasion quand on envoie des gens vers des pays où ils risquent la détention arbitraire, la torture ou le refoulement », affirme Eleanor Acer. « C’est une violation directe du principe de non-refoulement, pourtant inscrit dans la Convention de Genève. »

Des trajectoires brisées

Les témoignages recueillis par les ONG décrivent des parcours chaotiques. Des Cubains expulsés vers la Zambie, des Nicaraguayens envoyés au Ghana, des Afghans débarqués à Bangui sans connaître un mot de la langue locale. Beaucoup ignorent où ils se trouvent au moment de l’atterrissage. Certains passent des semaines en détention avant d’être libérés sans papiers, livrés à eux-mêmes dans des pays où ils n’ont ni famille, ni réseau, ni perspective d’avenir.

Pour Khalil, le choc est d’autant plus violent que sa famille a payé un lourd tribut à l’alliance avec les États-Unis. Son frère, engagé dans les forces de sécurité afghanes, a été tué lors d’une opération contre les talibans en 2020. Lui-même avait fui l’Afghanistan après la prise de Kaboul, espérant rejoindre les États-Unis où vivent déjà certains de ses proches. Il a été interpellé à la frontière sud du pays, puis placé en rétention avant d’être expulsé vers l’Afrique centrale.

« C’est comme si on lui avait dit : merci pour le sacrifice de ta famille, mais tu n’as pas ta place ici », résume un avocat spécialisé en droit des étrangers, qui suit plusieurs dossiers similaires.

Une tendance qui s’accélère

Le rythme des expulsions vers des pays tiers s’est nettement intensifié depuis le début de l’année. Selon les données compilées par Human Rights First, plus de 23 000 personnes ont été transférées vers 26 pays différents depuis janvier 2025. Un chiffre qui dépasse déjà le total des quatre années précédentes combinées.

Cette accélération s’explique par la volonté de l’administration Trump de contourner les obstacles juridiques qui empêchent les expulsions directes vers certains pays. En multipliant les accords avec des États tiers, Washington s’assure une capacité d’expulsion quasi illimitée, sans avoir à justifier du sort réservé aux personnes concernées.

Mais cette stratégie pourrait se heurter à des recours en justice. Plusieurs organisations ont déjà déposé des plaintes devant des tribunaux fédéraux, arguant que ces expulsions violent le droit international et la Constitution américaine. Des audiences sont attendues dans les prochains mois.

En attendant, des dizaines de migrants continuent d’être embarqués chaque semaine vers des destinations inconnues, sans possibilité de recours effectif. Pour Khalil, comme pour des milliers d’autres, le rêve américain s’est transformé en exil forcé sur un continent qu’ils n’avaient jamais envisagé.

La politique migratoire de Donald Trump, fondée sur la dissuasion à tout prix, laisse ainsi sur le bord de la route ceux-là mêmes qui avaient cru aux promesses de l’Amérique. Une page sombre qui, au-delà des chiffres, interroge sur les valeurs que les États-Unis sont prêts à sacrifier au nom du contrôle des frontières.

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