Quatre ans après la mort tragique du rugbyman argentin Federico Martín Aramburú, abattu en plein cœur de Paris, la justice française s’apprête à rendre son verdict. Ce lundi 7 septembre, la cour d’assises de Paris ouvre le procès de Loïk Le Priol et Romain Bouvier, deux anciens membres du GUD (Groupe Union Défense), un groupuscule d’extrême droite radicale dissout en 2024. Ils sont accusés d’avoir assassiné l’ancien international argentin dans la nuit du 18 au 19 mars 2022, un drame qui avait secoué bien au-delà du seul monde du rugby.
Le procès, qui doit se tenir jusqu’au 26 septembre, intervient après une longue instruction marquée par des rebondissements et des déclarations troublantes des accusés. Loïk Le Priol, 32 ans, est jugé pour assassinat, tandis que Romain Bouvier, 35 ans, répond de tentative d’assassinat. Deux autres personnes comparaissent également : Lyson Rochemir, compagne de Le Priol, pour complicité de tentative d’assassinat, et Antony Sorrentino, accusé d’avoir aidé Romain Bouvier dans sa cavale.
Le récit d’une nuit meurtrière : du bar Le Mabillon au boulevard Saint-Germain
Les faits se déroulent aux alentours de 5 heures du matin. Federico Martín Aramburú et son ami Shaun Hegarty, également ancien rugbyman, s’installent au bar Le Mabillon, dans le VIe arrondissement de Paris, à une table proche de Loïk Le Priol, Romain Bouvier et Lyson Rochemir. Selon les images de vidéosurveillance analysées par le quotidien L’Équipe, les échanges semblent d’abord cordiaux entre les deux groupes.
La situation se dégrade lorsque les deux militants d’extrême droite éconduisent violemment un autre client, en employant des termes « dévalorisants » comme « sous-homme ». Les deux rugbymen interviennent alors pour apaiser les tensions. C’est à ce moment que Loïk Le Priol attrape Shaun Hegarty par la nuque et lui donne des claques. Romain Bouvier aurait lancé, selon Libération : « Nous on est d’ici, on est chez nous », questionnant les rugbymen sur leurs origines et leurs accents.
Le départ des deux sportifs aurait pu mettre fin à l’incident, mais un geste anodin change tout. En quittant le bar, Martín Aramburú tire d’un coup sec sur la capuche de Loïk Le Priol, encore assis, le faisant tomber de sa chaise. Une violente bagarre éclate, mais les rugbymen parviennent à s’éloigner tandis que les militants sont retenus par la sécurité de l’établissement.
Furieux, Loïk Le Priol sort un pistolet qu’il charge, ainsi qu’un brassard de police. Selon un serveur cité par L’Équipe, il se serait frappé le pectoral en clamant : « Je vais le tuer, lui ». Il se lance alors à la poursuite des deux hommes. Quelques minutes plus tard, Romain Bouvier, conduit par Lyson Rochemir, retrouve les rugbymen sur le boulevard Saint-Germain. Il descend du véhicule et tire à quatre reprises vers Martín Aramburu avant de prendre la fuite.
Une quarantaine de secondes plus tard, Loïk Le Priol arrive sur les lieux. Une nouvelle bagarre s’engage, jusqu’à ce qu’il sorte son arme et tire six fois sur Aramburu, qui s’effondre mortellement. Les deux accusés seront interpellés peu après : Romain Bouvier dans une abbaye de la Sarthe et Loïk Le Priol à la frontière entre la Hongrie et l’Ukraine.
Une victime adulée, des accusés connus des services de renseignement
Federico Martín Aramburú, 42 ans, était une figure respectée du rugby argentin. Avec 26 sélections en équipe nationale, il avait notamment marqué les esprits lors de la Coupe du monde 2007 avant de jouer à Biarritz. Ses anciens coéquipiers le décrivent comme une « belle personne » dotée d’une « très grande générosité ». Il se trouvait à Paris pour assister au match France-Angleterre avec Shaun Hegarty, son ami et associé.
Les deux accusés, eux, sont loin d’être des inconnus pour la justice. Loïk Le Priol est un ancien commando marine, parti en opération extérieure au Mali en 2013 avant d’être rapatrié en 2015 pour un « état de stress post-traumatique sévère », selon Mediapart. C’est à son retour en France qu’il rejoint le GUD, où il rencontre Romain Bouvier. Ce dernier, décrit comme aimant « jouer les voyous », avait vu les enquêteurs saisir à son domicile une dizaine d’armes à feu, un exemplaire allemand de Mein Kampf et une statuette d’Adolf Hitler, rapporte le JDD.
Tous deux avaient déjà été condamnés en 2022 à des peines de deux et trois ans de prison pour avoir passé à tabac et torturé en 2015 un ex-dirigeant du GUD, Édouard Klein.
Des accusations distinctes et une défense contestée
La chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a écarté l’hypothèse d’un « dessein criminel commun », distinguant les deux scènes de tir. Loïk Le Priol est donc seul jugé pour assassinat, tandis que Romain Bouvier répond de tentative d’assassinat. Les deux hommes encourent la réclusion criminelle à perpétuité, la peine la plus lourde du Code pénal français.
La défense de Loïk Le Priol repose sur deux arguments : un sentiment de « danger » face aux rugbymen et son trouble de stress post-traumatique, qui pourrait altérer sa responsabilité pénale. Il affirme avoir tiré « dans un réflexe reptilien » pour sa « survie ». Mais l’expertise médicale contredit cette version : les plaies d’entrée des balles se trouvent dans le dos de la victime, ce qui a conduit la chambre d’instruction à rejeter l’hypothèse de la légitime défense.
Plus troublant encore, les déclarations de Loïk Le Priol en détention, rapportées par Au Poste et Libération, contrastent avec sa défense. « Ce que j’ai préféré, ce sont les quatre dernières bastos que je lui ai mis dans le buffet », aurait-il confié à un tiers en 2023. Romain Bouvier, lui, affirme s’être senti « menacé » et avoir paniqué, tirant pour protéger sa fuite « sans intention de blesser », oubliant qu’il était parti à la poursuite des rugbymen.
Le procès, très attendu par la famille de la victime et le monde du rugby, devra déterminer si ces arguments résistent à l’épreuve des débats. Au-delà du drame individuel, il met en lumière les violences de l’extrême droite radicale française et la question de la responsabilité pénale des accusés.
Ce procès, qui s’ouvre plus de quatre ans après les faits, doit permettre de faire toute la lumière sur l’assassinat d’un sportif respecté, abattu pour une simple altercation de bar. L’enjeu dépasse le cas individuel : il s’agit de juger des actes de violence idéologique qui ont coûté la vie à un homme et bouleversé une communauté tout entière.


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