Sur TikTok, une nouvelle tendance venue des États-Unis fait fureur : des grands frères et grandes sœurs entraînent leurs cadets à répondre du tac au tac face à des remarques désobligeantes. Dans certaines vidéos, ce sont même les parents qui endossent le rôle de coach, comme l’a relevé franceinfo. L’objectif affiché : armer les jeunes contre le harcèlement scolaire. Mais cette méthode est-elle réellement efficace ? Manuela Braud, psychologue et chercheuse en sciences de l’éducation, se montre prudente. Pour Le HuffPost, elle décrypte les limites de cette approche et livre des conseils concrets pour mieux protéger les enfants.
La répartie, utile mais insuffisante face au harcèlement
Interrogée sur l’intérêt d’apprendre aux adolescents à avoir de la répartie, Manuela Braud reconnaît d’abord un bénéfice certain. « Avoir de la répartie, c’est utile dans la vie de tous les jours, cela permet à l’enfant d’avoir un positionnement face à de la taquinerie parfois très désagréable, de fixer ses limites », explique-t-elle. Cette compétence peut aussi aider les jeunes à identifier une situation qui les dérange et à la conscientiser.
Néanmoins, la psychologue tempère immédiatement : « C’est une prévention un peu légère lorsqu’il s’agit de véritable harcèlement scolaire. » Elle rappelle que le harcèlement se définit comme un comportement agressif répété, exercé par un jeune ayant un ascendant sur sa victime. Il expose cette dernière à un risque traumatique pouvant aller jusqu’au suicide. Dans ce contexte, la répartie montre rapidement ses limites. « Ce harcèlement s’appuie parfois sur des éléments qui définissent la personne pour ce qu’elle est, ou sur une caractéristique physique. Dans ce cas, la répartie ne suffit pas, elle conduirait presque l’ado à démentir d’être comme il ou elle est », souligne-t-elle.
Autre obstacle majeur : la sidération. « Le harcèlement a tendance à créer de la sidération chez la victime. Dans ce cas, c’est difficile de miser sur la répartie », insiste Manuela Braud. Elle pointe également le décalage entre les vidéos TikTok, où les adolescents s’entraînent dans un environnement rassurant, et la réalité d’une agression en milieu scolaire. « Dans les vidéos publiées sur TikTok, les jeunes ados sont sur leur lit ou dans leur chambre en présence de leurs proches, cela n’est pas comparable à une situation de harcèlement. »
Le piège du contrôle parental absolu
Au-delà de l’efficacité discutable de la méthode, Manuela Braud met en garde contre un effet pervers de ces vidéos virales. « Ce genre de vidéos peuvent faire croire aux parents qu’ils peuvent tout contrôler et faire en sorte que leur enfant ne soit pas victime. Or la prévention ne rend pas les enfants invulnérables », avertit-elle. Cette illusion de maîtrise peut conduire à des discours culpabilisants du type « tu dois savoir comment réagir ! », qui risquent d’aggraver la détresse de l’enfant s’il ne parvient pas à se défendre.
La chercheuse insiste : « Si l’enfant ne parvient pas à se défendre ou conscientise le harcèlement tardivement, cela risque de créer un sentiment de culpabilité. » Un écueil d’autant plus dangereux que le harcèlement peut provoquer une sidération qui paralyse toute capacité de réaction.
Créer un cadre sécurisant pour libérer la parole
Alors, que faire concrètement ? Pour Manuela Braud, la priorité absolue est de développer des cadres de discussions sécurisés permettant à l’enfant de se confier régulièrement. « Je recommande aux parents de faire comprendre à l’enfant que, quoi qu’il arrive, ils prendront sa défense et seront là pour assurer sa protection », explique-t-elle. Une posture qui peut passer par des formulations simples, en évoquant par exemple un fait d’actualité : « Lorsque j’ai entendu cette mère à la radio parler du harcèlement de son enfant, j’ai pensé très fort à toi en me disant que j’aurais tout fait pour te soutenir. »
Cette approche s’appuie sur un constat scientifique solide : « On le sait désormais, lorsqu’il y a trauma, le fait d’être correctement entouré, entendu et protégé réduit drastiquement le risque de syndrome post-traumatique. » Autrement dit, si l’on ne peut pas toujours empêcher les agressions, on peut en limiter considérablement les conséquences. « Cela reste une très bonne nouvelle », souligne la psychologue.
Des techniques concrètes pour encourager la confidence
Manuela Braud propose plusieurs outils pratiques pour aider les enfants à briser le silence. Première idée : instaurer un code familial. « Si un jour tu vis quelque chose de compliqué, tu m’envoies simplement un message disant : “en ce moment, ça ne va pas trop”. » Ce premier message peut être accompagné d’une phrase comme « Pour l’instant, je ne suis pas encore prêt à en parler ». L’intérêt ? « On différencie le fait de demander de l’aide et de devoir tout raconter d’emblée », explique-t-elle.
Pour les adolescents, une autre technique consiste à aborder le sujet à la troisième personne : « J’ai un ou une amie qui subit ceci. » Cette approche indirecte permet de ne pas trop s’exposer tout en testant la réaction de l’adulte. « Si la réaction est appropriée, on peut dire : “Eh bien en fait, c’est de moi dont il s’agit” », poursuit la psychologue.
Elle rappelle enfin une réalité souvent négligée : « Il ne suffit bien souvent pas de parler une seule fois. En tant que victime, il faut souvent parler une fois, deux fois, trois fois… jusqu’à ce qu’on soit protégé sur le long terme. » Les adultes, notamment au sein de la communauté éducative, doivent donc faire preuve d’une écoute active et durable. « Ce qui n’est pas toujours le cas », regrette-t-elle.
Une vigilance à maintenir toute l’année
Contrairement aux idées reçues, la rentrée de septembre n’est pas la période la plus à risque. « À l’exception des situations qui se poursuivent d’une année sur l’autre, le harcèlement commence rarement en septembre. Les dynamiques de groupe qui provoquent du harcèlement se mettent plutôt en place en janvier ou au printemps », précise Manuela Braud.
Elle invite donc les parents à rester attentifs tout au long de l’année scolaire, en particulier concernant les amitiés qui évoluent. « Ne pas hésiter, donc, à demander des nouvelles d’un copain ou d’une copine dont l’enfant ne parle plus », conseille-t-elle. Car dans certains cas, les anciens amis peuvent devenir harceleurs.
En définitive, face au harcèlement scolaire, la meilleure prévention ne consiste pas à transformer son enfant en apprenti rhétoricien, mais à bâtir un environnement familial suffisamment solide pour qu’il ose parler, se sache protégé et puisse traverser l’épreuve sans culpabilité. La répartie peut être un atout dans la vie sociale, mais elle ne remplacera jamais la présence attentive d’un adulte prêt à agir.


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