CHÂTEAUNEUF-SUR-ISÈRE – Le calcul est simple, presque brutal. Naïma, militante de La France insoumise (LFI), en a pourtant la chair de poule. Si Jean-Luc Mélenchon veut l’emporter au second tour de la présidentielle en mai prochain, il lui faudra réunir au moins la moitié des votants. Cela signifie rassembler toute la gauche, mais aussi convaincre une partie des électeurs macronistes. À cette évocation, la jeune femme montre son avant-bras : ses poils se dressent vers le ciel. Séduire ceux qu’elle a si longtemps combattus ressemble à un reniement.
Les universités d’été de LFI, qui se tiennent depuis jeudi à Châteauneuf-sur-Isère, près de Valence, sont les dernières avant l’échéance électorale. Les militants ont le regard braqué sur un horizon incertain. Tous veulent croire à la victoire, mais tous savent qu’elle n’est pas à portée de main. Il va falloir convaincre bien au-delà de la famille insoumise. Or, la recette pour y parvenir n’a rien d’évident.
Faut-il amender le programme ou changer de ton ?
La question centrale agite les discussions : comment élargir la base électorale sans renier les fondamentaux ? Faut-il amender le programme pour séduire les socialistes, les Verts – qui tiennent leurs propres universités d’été non loin de là, à Grenoble – et même la gauche de la macronie ? Faut-il changer de ton pour apaiser les craintes de ceux qui placent désormais un signe égal entre le Rassemblement national et LFI ?
Certains militants estiment que la personnalité de Jean-Luc Mélenchon est un obstacle au rassemblement. « Il faut dissocier l’homme du programme », assure Naïma, sans même que la question sur le leader insoumis lui soit posée. Elle ajoute : « C’est vrai qu’il parle fort, mais que l’on aime ou pas Mélenchon, là n’est pas la question. Il faut lire le programme. »
Un peu plus loin, assise sur une palette en bois aux côtés de son amie Marie-Laure, Johanna affirme vouloir convaincre jusqu’aux électeurs de droite et d’extrême droite. Mais elle aussi se heurte à la personnalité du candidat. « Je ne suis pas mélenchoniste, nous assure-t-elle. Le personnage ne me plaît pas, mais le programme est fait par des personnes très compétentes et c’est ça qui fait la force de LFI. » Marie-Laure, au contraire, se dit fan du candidat, mais reconnaît : « Il ne permet pas de dépassionner le débat. Il faut sortir du débat Mélenchon/pas Mélenchon. »
« Notre programme doit s’appliquer » : la ligne dure des militants
Pour sortir de cette impasse, les deux jeunes femmes veulent parler programme. Marie-Laure est même prête à quelques concessions pour réussir à rassembler. « Il faut se demander de quoi les gens ont peur et peut-être leur dire : sur tel et tel point, on ira doucement », propose-t-elle. Son amie est moins conciliante. « Il faut convaincre les électeurs que l’on n’a pas le choix, que notre programme doit s’appliquer si on veut s’en sortir », assure Johanna.
Un peu plus loin, Lucas et Nicolas sont sur des positions similaires : le programme, rien que le programme. « Est-ce que l’on veut vraiment séduire Yannick Jadot ? fait mine de s’interroger Lucas. Son programme est incompatible avec le nôtre. On ne doit rien céder sur la planification écologique, la taxation des riches… Le front anti-fasciste poussera les électeurs à se tourner vers nous, même les macronistes. »
Un peu plus tard, entouré d’une cohorte de journalistes, le candidat Mélenchon le dira avec d’autres mots : « Les gens qui viendront seront les bienvenus, mais pas pour le jacassin. » Une manière de fermer la porte aux compromis tout en laissant ouverte celle du ralliement.
« Tout le monde peut nous rallier » : l’espoir malgré la peur
Malgré cette absence de main tendue, Naïma refuse d’être défaitiste. Ses boucles d’oreilles aux couleurs du drapeau palestinien s’agitent autour de son visage. « On a quand même toujours une base commune avec les socialistes sur le partage des richesses, la taxation des grandes fortunes… Tout le monde peut nous rallier, même Glucksmann. J’ai envie d’y croire parce que j’ai peur », souffle-t-elle, le regard chargé de larmes à l’idée d’une victoire de Marine Le Pen.
Cette peur est le moteur paradoxal de la mobilisation insoumise. Les militants savent que l’élection se jouera sur la capacité à dépasser les clivages internes et les inimitiés personnelles. Mais entre la tentation du rassemblement et la fidélité au programme, le chemin est étroit. La question « Mélenchon ou pas Mélenchon ? » reste en suspens, comme un symptôme d’un mouvement qui cherche encore sa stratégie pour 2027.
En conclusion, La France insoumise se trouve à un carrefour décisif. Pour espérer l’emporter, elle devra trancher entre la pureté idéologique et l’ouverture pragmatique. Les militants, partagés entre l’attachement au programme et la crainte d’une défaite, incarnent ce dilemme. Leur capacité à convaincre au-delà de leur base déterminera si Mélenchon peut transformer l’essai en mai prochain – ou si le débat sur sa personnalité continuera de dominer la campagne.


Laisser un commentaire