Travailler le week-end, en soirée, tôt le matin ou enchaîner des journées de plus de huit heures : ces réalités concernent une part considérable de la population active française. Selon un avis publié ce mercredi 2 septembre par l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail), entre la moitié et les trois quarts des Françaises et des Français sont exposés, à un moment de leur vie professionnelle, à des « horaires atypiques ».
Or, la littérature scientifique est sans appel : ces modes d’organisation du travail dégradent la santé physique et mentale des travailleurs, tout en altérant profondément leur vie sociale et familiale. Face à ce constat, l’agence sanitaire appelle à un encadrement nettement plus strict de ces pratiques.
Un phénomène massif, loin d’être marginal
Pour définir les horaires atypiques hors travail de nuit, l’Anses a retenu trois grandes catégories : le travail le week-end, les horaires longs (plus de huit heures par jour et/ou quarante heures par semaine), et les horaires décalés (entre 5 heures et 8 heures le matin, ou entre 19 heures et minuit le soir). L’agence souligne toutefois qu’il n’existe à ce jour aucune définition juridique précise de ces horaires, ce qui complique la prévention des risques.
« Travailler de la sorte est tout sauf marginal », a insisté auprès de l’AFP Henri Bastos, directeur scientifique santé et travail à l’Anses. « Quelle que soit votre profession, vous pouvez être concerné à un moment ou à un autre par l’une de ces formes de travail en horaires atypiques. De plus, il peut y avoir un cumul des expositions au long de votre carrière. »
Le phénomène touche en effet une multitude de secteurs et de statuts : salariés, agents publics, indépendants, agriculteurs, commerçants, ouvriers, infirmiers, aides-soignants, vendeurs, caissiers, agents d’entretien, aides à domicile, boulangers, cuisiniers, serveurs… La liste est longue, et les réalités de travail très diverses.
Des effets néfastes documentés sur la santé
Si les effets du travail de nuit sont déjà bien connus, avec des mécanismes de désynchronisation de l’horloge biologique clairement identifiés, les horaires atypiques restent moins étudiés. L’Anses a néanmoins analysé 172 études jugées pertinentes sur le sujet. Résultat : des associations statistiques plus ou moins fortes, selon le type d’horaires, avec des conséquences délétères sur la santé et la vie personnelle.
« Les études mettent en évidence des effets néfastes des horaires longs avérés sur l’anxiété, le sommeil, la survenue de maladies cardiovasculaires », résume Henri Bastos. Des effets négatifs probables ont également été notés sur la santé reproductive et métabolique, le risque de dépression, l’équilibre entre vie professionnelle et vie socio-familiale, ainsi que sur la survenue d’accidents du travail.
Le travail le week-end, lui, est associé à des effets négatifs sur la santé mentale — dépression, anxiété — et physique : sommeil perturbé, douleurs, fatigue, troubles musculosquelettiques, accidents. La dette de sommeil s’accumule, le stress aussi. « Vous allez moins récupérer, avoir un sommeil moins réparateur, avec des conséquences sur votre état général, votre santé mentale », alerte le scientifique.
Quant aux horaires décalés, les études suggèrent des effets néfastes sur la vie socio-familiale, particulièrement pour le travail en soirée, et sur la santé mentale, cardiovasculaire et le sommeil, surtout pour les postes matinaux.
Une vie sociale et familiale mise à mal
Au-delà des effets physiologiques, c’est toute la sphère personnelle qui est bouleversée. « Quand vous ne faites que croiser votre conjoint, vos enfants, que vous n’arrivez pas à voir vos amis, à accéder à des services collectifs comme la garde d’enfants, cette désynchronisation avec les rythmes collectifs dégrade votre vie sociale et familiale, et peut avoir des effets ensuite sur la santé », détaille Henri Bastos.
Cette désynchronisation n’est pas anodine : elle isole, fragilise les liens, complique l’accès aux services essentiels et renforce le stress quotidien. Pour l’Anses, il s’agit d’un enjeu de santé publique à part entière, qui dépasse largement le cadre de l’entreprise.
Limiter, encadrer, compenser
Face à ces constats, la conclusion de l’agence est claire : le travail en horaires atypiques « doit être limité autant que possible ». Lorsqu’il ne peut être évité, il doit être mieux encadré, en lui appliquant par exemple certaines protections déjà prévues pour le travail de nuit, comme un suivi médical renforcé et des dispositions particulières en cas de grossesse.
Pour les travailleurs concernés, cette organisation doit être « transparente, prévisible et équilibrée ». L’Anses recommande également des compensations principalement non pécuniaires, favorables à la santé : temps de travail réduit à salaire constant, repos compensateur, aide au transport ou à la garde d’enfants. Elle insiste aussi sur la nécessité de sensibiliser les travailleurs indépendants, souvent moins protégés par le Code du travail, et ceux qui cumulent les expositions tout au long de leur carrière.
Enfin, l’agence plaide pour la création d’une définition juridique des horaires atypiques, afin de mieux prévenir les risques professionnels. Ses experts recommandent aussi d’évaluer les avantages et inconvénients de ces organisations au-delà de l’entreprise, en intégrant les surcoûts pour la collectivité : garde d’enfants, accès aux transports, surconsommation d’énergie…
En somme, l’Anses invite à repenser en profondeur l’organisation du travail en France, pour que la flexibilité ne se fasse plus au détriment de la santé et de la vie des travailleurs. Un enjeu majeur, alors que ces horaires concernent déjà une majorité de la population active.


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