Paris a annoncé vendredi 4 septembre l’abandon de la projection de Mercator au profit de représentations cartographiques plus respectueuses des superficies réelles des continents. Cette décision diplomatique, révélée par le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, s’accompagne d’une initiative portée par le Togo à l’ONU visant à corriger ce que certains militants dénoncent comme un « colonialisme cartographique ».
Une décision historique pour la représentation du monde
« Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères abandonnera la projection de Mercator au profit des représentations cartographiques adaptées aux usages, plus fidèles aux superficies réelles et conformes aux prescriptions des cartographes et des scientifiques », a déclaré Jean-Noël Barrot à l’ouverture de La Fabrique de la diplomatie à Paris.
Sur les prochains planisphères officiels, la France apparaîtra donc visuellement plus petite qu’auparavant. Il en sera de même pour les États-Unis, la Russie, la Chine et une grande partie de l’Europe, dont les superficies seront désormais représentées avec davantage de justesse. « Notre diplomatie doit mener deux combats : porter notre propre récit et toujours veiller à représenter le monde avec justesse », a souligné le ministre, ajoutant que « ces déformations finissent par s’installer dans les perceptions. Le moment est venu pour nous de le corriger ».
Une initiative togolaise portée devant l’Assemblée générale de l’ONU
Cette annonce française intervient alors qu’un texte de quatre pages a été présenté ce même vendredi à l’ONU en vue de son adoption. Porté par le Togo et l’Union africaine, et coparrainé par la France, ce texte appelle à promouvoir des projections cartographiques « plus justes ou scientifiques » et plus fidèles à la taille réelle des continents, selon une source diplomatique.
La campagne « CorrectTheMap » initiée par le Togo encourage l’utilisation de la carte du monde Equal Earth 2018, proche de la projection Eckert IV que la France souhaite adopter. Cette représentation, élaborée par une équipe internationale de cartographes, offre une précision supérieure et réduit considérablement les distorsions de superficie.
Pour Robert Dussey, le ministre togolais des Affaires étrangères, l’enjeu dépasse largement une question de graphisme. « Une carte n’est jamais neutre », a-t-il expliqué lors d’un briefing du Groupe africain à l’ONU, rapporte The Guardian. Selon lui, la cartographie façonne la manière dont les peuples et les continents sont perçus et peut, dès l’école, contribuer à installer des représentations qui ne correspondent pas à la réalité géographique.
Le ministre togolais assure que la résolution bénéficie du soutien des 54 autres États membres de l’Union africaine, sans préciser le nombre total de signataires. « Ce débat n’est pas un débat politique [mais] un débat scientifique, car il existe des preuves scientifiques et nous devons tous accepter cette réalité », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « L’Afrique ne demande pas de traitement de faveur. L’Afrique demande que sa réalité, ses aspirations et sa contribution au système international soient dûment prises en compte. »
L’Afrique, 14 fois plus vaste que le Groenland
Cette initiative s’inscrit pleinement, selon Paris, dans le renouveau des relations entre la France et les pays africains. « C’est l’illustration très concrète du changement d’époque qu’on veut marquer », a commenté la source diplomatique. Jean-Noël Barrot a toutefois nuancé la portée symbolique de cette décision : « Changer de carte ne change évidemment pas le monde. Mais corriger une représentation qui le déforme, c’est déjà faire œuvre de vérité. »
La projection de Mercator, utilisée depuis le XVIe siècle, a été conçue par le cartographe flamand Gerardus Mercator dans un objectif essentiellement pratique : faciliter la navigation maritime. Mais cette méthode présente une particularité géométrique majeure : plus un territoire s’éloigne de l’équateur, plus sa superficie apparaît déformée sur une carte plane. Les régions situées aux hautes latitudes sont visuellement agrandies, tandis que celles proches de l’équateur semblent relativement réduites.
L’exemple le plus frappant de cette distorsion concerne l’Afrique et le Groenland. Sur une représentation de type Mercator, ces deux masses terrestres paraissent avoir des dimensions comparables. En réalité, l’Afrique est environ 14 fois plus vaste que le Groenland. Des historiens et géographes affirment depuis longtemps que la carte de Mercator reflète les conceptions occidentales du monde, et certains militants utilisent le terme de « colonialisme cartographique » pour dénoncer ses effets négatifs, comme le rapporte The Independent.
Une prise de conscience progressive des distorsions cartographiques
Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de remise en question des outils cartographiques traditionnels. De nombreuses institutions éducatives et médiatiques ont déjà adopté des projections alternatives, comme la projection de Peters ou la projection Equal Earth, afin de proposer une vision plus équitable du monde. La décision française et l’initiative togolaise pourraient accélérer ce mouvement à l’échelle internationale.
La résolution portée par le Togo devant l’Assemblée générale des Nations unies pourrait, si elle est adoptée, encourager les États membres à revoir leurs propres représentations cartographiques officielles. Une évolution qui toucherait aussi bien les manuels scolaires que les documents administratifs et diplomatiques.
Au-delà de la dimension purement technique, ce changement de projection symbolise une volonté de décoloniser les représentations et de donner à chaque continent la place qui lui revient dans l’imaginaire collectif mondial. La France, en abandonnant Mercator, envoie un signal fort sur sa volonté de repenser ses relations avec l’Afrique et de contribuer à une représentation plus équitable du monde.
Cette décision conjointe entre Paris et Lomé marque une étape significative dans la reconnaissance des biais historiques inhérents aux outils cartographiques. Si la projection de Mercator a rempli son rôle pour la navigation pendant plusieurs siècles, son maintien dans les usages contemporains ne se justifie plus scientifiquement. L’adoption de représentations plus fidèles aux réalités géographiques constitue une avancée concrète vers une vision du monde plus juste et plus équilibrée, où chaque continent apparaît à sa véritable mesure.


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